Bonus

6 festivals (St Affrique, Pordenone, Lyon, Masseube, Rencontres Paris/Berlin…)

L’histoire, en quelques mots
Un repas de noce trop arrosé prend l’eau de toute part…

L’envie première de faire ce film était de tenter une expérience à l’opposé du précédent film (un seul comédien, en extérieur). Là, je voulais travailler avec plein de comédiens et en studio. J’avais décidé, par défi personnel, de lire tout Tchékhov, ce que je m’étais promis de faire un jour. Et j’ai vraiment « tout » lu, jusqu’à son rapport sur les conditions de vie des détenus sur l’île de Sakhaline (!). Bref, je me suis arrêté sur Une Noce, sa pièce en un acte qui compte le plus grand nombre de personnages.
J’ai réuni des comédiens (anecdote : Robert Gendreu, le vice-amiral, sortait tout juste du tournage d’Assassin(s) où il subissait les assauts meurtriers de Michel Serrault et de Mathieu Kassovitz … pour la seconde fois : il avait en effet tenu le même rôle dans un court métrage du même réalisateur). Nous avons tous travaillé pendant près d’un an, et le tournage a eu lieu au Théâtre de Gennevilliers.

J’étais à nouveau producteur en même temps que réalisateur. Mais cette fois-ci, nous étions jusqu’à 44 sur le tournage : costumières, maquilleuses, comédiens, musiciens et techniciens. Nous nous étions beaucoup amusés avec Laurent Devanne, le co-scénariste, à adapter la pièce et à imaginer le quatuor de musiciens qui, en s’alcoolisant, s’étiolait – comme les convives à table, et se réduisait à la violoncelliste, seule femme du groupe, qui coûte que coûte gardait le cap. La musique écrite à l’avance par le compositeur a guidé tout le tournage.

Au montage, comme prévu dès le scénario, j’obtenais une première version de 26 minutes… qui manquait singulièrement de rythme. Alors, avec Anouk Zivy, monteuse de mes trois films courts, nous avons cherché une solution sur l’ensemble, avant de nous rendre à l’évidence : il fallait couper dans le vif, à savoir ne garder que l’intégralité de la seconde moitié du film.

 

Pierre Filmon

Scénario
Laurent Devanne et Pierre Filmon
d’après LA NOCE de Tchékhov (traduction : Nino Kirtadzé)

Avec
Jean-Marie Aimé, Yves Breton, David Courant, Anne Fenoglio,
Francis Gavelle, Robert Gendreu, Bruno Leroux, Béatrice Prince,
Charles-Camille Rattazi, Maryse Roy, Jérôme Steinberg

Direction d’acteurs
Elise Philomène

Training Acteurs
Claire Filmon

Musique originale
Alain Berlaud

Musiciens
Guillaume Fontanarosa, Bertrand Causse,
Clothilde Maupin, Hervé Verdier, Juliette Wittendal, Félix Belleau
et la fanfare La Lyre Artannaise

Image
Béatrice Mizrahi
Corinne Oréal
Mathieu Bastid

Electriciens
Régis Bonnet
Eckart Lesaint

Son
Jacques Sans
Nicolas Berger
Pierre Sans
Olivier Montagnon

Assistants réalisateurs
Laurent Devanne
Stefan Quercy
Catherine Topou

Scripte
Anne Pittavino

Maquillage
Lydia Pujols
Caroline Rebbot

Coiffure
Sandrine Masson

Costumes
Chantal Rousseau
Valérie Champenois
Martine Houseaux
Elodie Devaux

Accessoires
Séverine Doux
Peggy Consorti

Photographe de plateau
Ron Huerta

Régie
Renaud Henry
Franck Kauffmann
Lionel Filmon

Montage
Anouk Zivy
Anne Reydellet
Sonia G. Bogdanovsky

Mixage
Marc Doisne
Jérôme Boulle (consultant Dolby)

Tournage au théâtre de Gennevilliers

Direction
Bernard Sobel

Administration
Philippe Grimm

Directeur technique
Patrick Lecigne

Régie Lumière
Jean-François besnard

Régie Plateau
Christian Aufauvre, dit « Baxter »

Remerciement
Sylvain Frydman, Claudine Bourdat, Françoise Etchegaray,
Martine de Clermont-Tonnerre, Eric Bauland, Rodolphe Molla,
Philippe Benoist, Yves Pupulin, Serge Arthus, Marc Irmer,
Ody Roos, Jean Rousselot.

Production
Pierre Filmon, pour 1001 productions

Réalisation
Pierre Filmon

SÉOUENCE 1 – PRÉ-GÉNÉRIQUE / PHOTOGRAPHIE

Violoncelle solo: introduction lente (Thème russe).
Noir à l’image.
On entend la mer au loin.
Apparaît une photographie de mariage en N&B, aux bords dentelés, représentant quatre personnes: Le marié, la trentaine, a le visage tendu. À ses côtés, sa jeune épouse, en robe de mariée, est radieuse.
Elle est au bras de sa mère, femme d’une cinquantaine d’années. Près de cette dernière, le père pose, les sourcils et les cheveux poivre et sel. Leur attitude est solennelle. La photographie a été prise sur le balcon d’une datcha en hiver. Des noms apparaissent sous les visages :

Alexeï / Dachenka / Nastassia / Sergueï

Les personnages de la photographie s’animent.

GÉNÉRIQUE (sur fond blanc)

SÉQUENCE 2 – INT. NUIT / SALON

Un Serveur met le couvert sur une nappe blanche. On découvre le Salon, espace faiblement éclairé dont on ne voit pas les murs.
Dans la pièce d’à côté, que l’on appellera Salle de danse, on entend jouer une marche nuptiale qui couvre le bruit assourdi d’une joyeuse compagnie.
Ce vacarme surgit brusquement : la porte donnant sur le Salon s’est ouverte. Un grand rai de lumière frappe le sol et coupe l’espace sombre. Une jolie femme, très maquillée, la trentaine, habillée d’une grande robe rouge, fait irruption dans le Salon qu’elle traverse, un éventail dans une main, un verre de vin dans l’autre. Elle fuit un jeune homme qui la poursuit.

La Dame en rouge
Non, c’est non !

Yat (navrant)
Anna Martinovna Zméïoukina !

La Dame en rouge (ferme)
Non, non et non !

Ils sortent par une porte donnant sur l’extérieur: Bruit de vent marin. On entend la porte claquer.
Le Serveur n’a pas bougé. Il se retourne vers un coin sombre du Salon. En retrait, Nastassia, la mère de la mariée, préparait un bouquet de fleurs sur un guéridon. Elle a vu toute la scène. Le Serveur l’interroge du regard.

Nastassia (au Serveur)
Allez! Allez! Allez !…

Le Serveur s’exécute. Nastassia prend le vase débordant de fleurs et le pose au milieu de la table. De son côté, le Serveur amène des petites fleurs coupées, trois lampes à pétrole et dépose des allumettes à côté d’une petite boîte. Il s’éloigne dans l’ombre. On entend toujours la musique et le vacarme de la Salle de danse.

SÉQUENCE 3

Dans le rai de lumière, on voit une silhouette (avec une canne) qui s’avance en boitant. On reconnaît Alexeï, le marié. Nastassia est absorbée par la composition de son bouquet.

Alexeï (sec)
Excusez-moi…
Mais il y a beaucoup de choses que je n’arrive pas très bien à comprendre dans votre façon d’agir…

Il fait le tour de la table pour faire face à sa belle-mère qui a sursauté.

…Ainsi, vous m’aviez promis de donner en dot à votre fille, en plus des fournitures habituelles, deux billets de loterie, des numéros gagnants…
Où sont-ils? Je vous le demande…

Sourde à tout discours, Nastassia commence à allumer les lampes à pétrole avec un soin exagéré.

…Et n’essayez pas de noyer le poisson. Figurez-vous qu’aujourd’hui même, j’ai appris que vous les aviez hypothéqués, mes billets gagnants !… Excusez-moi, mais il n’y a que les escrocs pour agir ainsi…
Remarquez, ce n’est pas par intérêt que j’en parle. Vos billets de loterie, moi, je m’en contrefiche… Mais c’est pour le principe, vous comprenez…

Un peu nerveuse, Nastassia casse beaucoup d’allumettes.
Brusquement, on entend claquer la porte du Salon que le Serveur est allé fermer. AlexeÏ se fige. Il se dirige vers le Serveur qui a tout entendu.

Alexeï
… Et… Je ne permettrai à personne de me rouler…
Je suis un honnête homme, moi.

Le Serveur (troublé)
Le chef demande à Monsieur comment il faut servir les glaces ?… Avec du rhum… euh… du madère ou… euh…

Alexeï (sec)
Avec du rhum…

Le Serveur s’éloigne. Alexeï se retourne vers sa belle-mère. Les deux personnages se font face de chaque côté de la table.

(agressif)… Vous nous aviez aussi promis, il me semble, qu’un Vice-amiral dînerait avec nous ce soir… Où est-il ? Je vous le demande.

Nastassia se dirige droit sur Alexeï.

Nastassia
Ça, mon petit père, ce n’est pas ma faute !

Alexeï
La mienne, peut-être?

Nastassia
Non, c’est Andreï Andreïévitch… Il avait promis d’amener un Vice-amiral, quelqu’un qu’il connaît… S’ils ne sont toujours pas là, c’est qu’ils arrivent…

Elle prend la petite boîte sur la table et en sort des cartons avec les noms des invités inscrits. Puis elle les dispose devant les assiettes.

(à elle-même)… Nous, on ne demande pas mieux… Pour notre fille, on ne regarde pas à la dépense, (très vite) on ne recule devant aucun sacrifice. (à Alexeï) Vous voulez un Vice-amiral ? Va pour un Vice-amiral !…

Alexeï tire une chaise bruyamment et s’asseoit. Nastassia dispose plein de fleurs sur la table et rectifie méticuleusement la position des couverts et des serviettes.
Le bouquet de fleurs au milieu de la table lui cache Alexeï.

Alexeï
… Autre chose… Ce monsieur Yat, qui tourne autour de mademoiselle Zméïoukina, il courtisait Dachenka avant que je ne la demande en mariage, n’est-ce pas ?…

Nastassia
Dis donc… Tu t’es marié ce matin, mais avec tes histoires, tu nous as déjà épuisés, et Dachenka, et mon mari, et moi. Qu’est ce que ce sera dans 1 an ! Tu es enquiquinant, mais enquiquinant, Alexeï Maximovitch !

Elle va vers la porte de la Salle de danse qu’elle ouvre: Bruits de rires et de musique. Alexeï s’appuie sur sa canne et se lève.

Alexeï
On n’aime pas entendre la vérité ! Einh ! Pardi !… (plus fort) Vous n’avez qu’à agir honnêtement, c’est tout ce que je vous demande…

On entend la porte claquer.

(à lui-même)… Des sentiments nobles, Nastassia Timoféïevna.

Alexeï, épuisé, s’asseoit. Il se sert un fond de vodka, hésite, et remplit finalement son verre à ras bords. Il boit d’un trait. Son regard se promène sur les cartons devant chaque assiette:

NASTASSIA / ALEXEÏ / DACHENKA / SERGUEÏ

Il s’empare du carton « Dachenka » qu’il intervertit avec le sien.

NASTASSIA / DACHENKA / ALEXEÏ / SERGUEÏ

Le Serveur est tapi dans l’ombre.

SÉQUENCE 4

On entend toujours la musique de la Salle de danse.
On voit le marié de dos.

Voix-off du Serveur
Il est fonctionnaire. Il vient de succéder au poste du mari de Nastassia Timoféïevna. Mais il n’est pas originaire d’ici. Il aurait été élevé en Sibérie, à ce qu’on dit…

On entend la porte donnant sur l’extérieur s’ouvrir: Bruit de vent marin.

Yat (off)
S’il vous plaît, mademoiselle Zméïoukina !

La Dame en rouge (off)
Ah, vous! Monsieur Yat !

Yat (off)
Appelez-moi Ivan, chère, très chère Anna Martinovna.

Alexeï a levé la tête.

La Dame en rouge
Je vous l’ai déjà dit, Ivan Mikhaïlovitch…
Je ne suis pas en bonne condition physique aujourd’hui.

Surprise par la présence d’Alexeï, la Dame en rouge se ressaisit en buvant une gorgée de vin, puis elle replie son éventail. Alexeï est captivé par l’apparition de cette belle femme. Elle le salue aimablement.
Arrive Yat sur ses traces. Il voulait lui dire quelque chose, mais se trouble en apercevant Alexeï. Il s’arrête dans une pose maladroite et ridicule.

Voix-off du Serveur
Lui, c’est le petit dernier de la Maison Yat, la famille la plus riche du district. C’est le laissé pour-compte des industries Yat. Mais il a de l’argent, énormément d’argent… C’est lui qui a avancé tout l’argent de la noce. Il s’agira peut-être de le servir en premier. Faut voir…

La Dame en rouge respire le parfum du bouquet de fleurs et lance un regard à Alexeï. Elle éclate de rire et tournoie dans sa robe rouge en jouant avec son éventail qu’elle ouvre et referme.

Yat (off)
Dire qu’une créature aussi cruelle, passez-moi l’expression, possède une voix aussi merveilleuse… Avec une voix pareille, au lieu d’être sage-femme, si je puis m’exprimer ainsi, on chante dans des concerts, des réunions de charité…

Elle tourne, tourne, tourne, sans l’écouter.

… Cette fioriture-là, par exemple, que vous réussissez si divinement, vous savez… (chantant faux)… « Je vous ai aimé-e, et mon Amour était vain »…

La Dame en rouge s’interrompt et ferme les yeux.

SÉQUENCE 5 – INT. NOIR

On entend un accordéon jouant crescendo un air sentimental.
Sur un fond noir apparaît un accordéoniste qui semble glisser dans l’espace.

La Dame en rouge (chantant)
‘Je vous ai aimé, et mon Amour encore’…

Yat (s’écriant/ off)
C’est ça, exactement. Ah, c’est merveilleux!

SÉQUENCE 6 – INT.NUIT / SALON

Yat passe derrière la Dame en rouge qui rouvre les yeux et s’évente. Elle s’éloigne de Yat. Une agrafe de sa robe s’est détachée et découvre son dos.

La Dame en rouge
Non, je ne peux pas… Il fait une chaleur !!

Yat lui avance une chaise qu’il installe à l’écart de la table. Elle lui tend son verre vide. Il s’incline, et sort pour le lui remplir.
Le marié a le regard fixé sur le dos nu de la Dame en rouge. Elle passe ses mains dans le dos pour remettre l’agrafe de sa robe, sans y parvenir.
Le marié se lève et va l’aider.

La Dame en rouge (de dos)
Alexeï Maximovitch… À quoi pensez-vous ??

Alexeï
… Le mariage est un acte… sérieux. Il faut tout prévoir. Totalement. Entièrement. Dans tous les détails.

Elle se retourne vers lui. Vacarme de la Salle de danse: Yat revient avec le verre de vin rempli. Il a laissé la porte ouverte.
Le marié revient à sa place.

La Dame en rouge (à Yat)
Ah ! J’étouffe avec vous !…

Elle se lève, prend le verre de la main de Yat et s’approche du marié qui est debout.

(chantant / à Alexeï) … Donnez-moi de l’atmosphère, de l’at-mos-phère…
Je le sens, mon coeur va éclater…

La musique de la Salle de danse est endiablée. Dans le rai de lumière de la porte ouverte, la jeune mariée Dachenka et le matelot Mitia arrivent en dansant.
La Dame en rouge et le marié sont à touche-touche. Ils n’ont rien remarqué.

La Dame en rouge (chuchotant)
…Dites-moi, pourquoi ai-je l’impression d’étouffer?

Dachenka aperçoit le couple (le marié et la Dame en rouge) dont les visages sont cachés par l’éventail. Pressentant le danger, elle arrive très vite en dansant, et entraîne de force son mari boiteux. Elle lance un regard fier à la Dame en rouge qui s’est écartée rapidement. Le petit groupe s’éloigne en faisant beaucoup de bruit.
On entend la porte se refermer. La musique est étouffée à nouveau.
La Dame en rouge paraît vexée. Elle s’évente.
Yat reste coi. Ils entament la discussion sans se regarder.

La Dame en rouge
Quelle chaleur !

Yat
Vous avez chaud parce que vous suez sous les aisselles!

La Dame en rouge
Que vous êtes vulgaire, Monsieur Yat !

Yat
… Oui, évidemment, vous êtes habituée à fréquenter des milieux aristocratiques, passez-moi l’expression…

Elle avale le contenu de son verre.

La Dame en rouge
Ah ! Laissez-moi tranquille, vous ! Je veux de la poésie, de l’extase !

Elle fait un grand geste, puis s’approche de la table et tourne autour en laissant ses doigts traîner sur la nappe. Elle commence à fredonner la mélodie jouée dans la Salle de danse. On entend le violon solo se détacher par une longue note aiguë. La Dame en rouge, son verre vide à bout de bras, suit la note d’une voix de plus en plus stridente.
Le vacarme de la Salle de danse cesse. On n’entend plus qu’une seule note perçante qui sort de sa gorge. Le son devient insupportable.
Tout à coup, un craquement de verre.
Silence complet.
Le verre qu’elle tient à la main est intact. Elle se retourne vers Yat, surpris lui aussi. Un verre de ses lunettes est fendu sur le côté.
La Dame en rouge, la main tendue, s’avance vers Yat qui s’incline et sort avec le verre.
La musique reprend de façon un peu désordonnée dans la Salle de danse et continue comme auparavant.

SÉQUENCE 7

Bouffée de musique: on ouvre la porte de la Salle de danse.
La Dame en rouge s’éloigne dans l’ombre.

Venant du fond du Salon, Sergueï, le père de la mariée, entraîne par le bras un homme de type méditerranéen, le Confiseur. Il porte un paquet de pâtisseries et deux bouteilles de vins fins.

Sergueï
Oh, oh ! Boire, c’est toujours possible, Kharlampi Spiridonitch… Ce qui importe, c’est ce qui s’ensuit ! Faut savoir boire, et pas se laisser avoir, ah, ah !…

Sergueï tire deux chaises de la table. Ils s’assoient.
Le Serveur leur sert de la vodka et s’éloigne.

Quant à boire un coup, pourquoi pas ! Bois, mais ne perds pas la boule !… À la vôtre !…

Sergueï vide son verre cul sec, contrairement au Confiseur qui boit à toutes petites gorgées. Ne trouvant rien à ajouter, il regarde dans le vide et se perd dans ses pensées.
Derrière les deux hommes passe très posément la Dame en rouge, les pieds nus, ses chaussures à la main, comme une apparition. Sergueï ne remarque rien. Elle s’incline pour saluer le Confiseur qui lui répond, charmé.

Sergueï (off)
… Et des tigres, vous en avez en Égypte ?

Le Confiseur
Bien sûr, il y a de tout.

La Dame en rouge va s’asseoir à l’écart. Le Serveur amène quelques hors d’oeuvre dont un bol de crevettes. Sergueï y plonge machinalement la main et commence à grignoter. Le Confiseur est charmé par la Dame en rouge qui remet ses chaussures.

Sergueï
Et des lions ?

Le Confiseur
Des lions aussi. Il y a de tout.

Sergueï s’adresse au Confiseur sans vraiment le regarder.

Sergueï
Hum… Et des cachalots, vous en avez en Égypte ?

SÉQUENCE 8

Le bruit de la Salle de danse qui envahit le Salon empêche d’entendre la réponse du Confiseur. Nastassia arrive à grands pas derrière Sergueï qui grignote toujours. Elle pose ses mains sur les épaules de son mari.

Nastassia
Qu’est-ce qui te prend de manger en pure perte avant le repas, Sergueï Zakharovitch ! Ne tripote pas les crevettes ! Elles sont là pour le Vice-amiral. Il peut encore arriver !… Allez, allez !…

Elle fait se lever son mari, remet de l’ordre sur la table et sourit affablement au Confiseur qui s’est levé.

Sergueï (sérieux)
Et des crevettes, vous en avez en Égypte ?

Le Confiseur (regardant la Dame en rouge)
Mais oui ! Il Y a de tout, là-bas.

La Dame en rouge (chantant)
J’imagine l’atmosphère qu’il y a en Égypte.

Nastassia se retourne et découvre la Dame en rouge. Sergueï, également surpris, s’essuie les mains.

Nastassia
Il est temps de se mettre à table. Il est presque minuit…

Sergueï (bonhomme)
Et bien, et bien !… Si l’on se met à table, qu’on s’y mette ! (à la ronde) Messieurs Dames, je vous en prie, installez-vous.

Nastassia s’éloigne vers la Salle de danse d’où proviennent toujours les bruits d’une joyeuse compagnie et la musique. On l’entend frapper dans ses mains.

Nastassia (off)
Les jeunes gens ! À table !

SÉQUENCE 9

La musique se tait. La Dame en rouge et le Confiseur s’approchent de leurs places. Dachenka, en sueur, riant joyeusement avec le matelot Mitia, est au bras de son mari. Ce dernier se dégage, d’un geste agacé. Il reprend sa marche, clopin-clopant.

Des musiciens entrent à leur tour, discutant avec Yat, très avenant.
Ils s’installent à l’écart, près de la desserte du Serveur, avec leurs instruments. Ils sont quatre: un violoniste, un altiste, un contrebassiste et une violoncelliste. Ils préparent leurs partitions. Yat, tout sourire, se dirige vers la table près du matelot Mitia qui l’ignore.
Brouhaha. Les uns et les autres trouvent leurs places. Il y a deux absents.

La Dame en rouge (chantant)
« Et elle, la Goélette, rebelle, recherche la Tempête, Comme si la Tempête apportait le Repos »… Donnez-moi une Tempête…

Le Confiseur et Yat n’ont d’yeux que pour elle.
Le Serveur et Nastassia arrivent. Elle lui donne des ordres, puis se dirige vers les musiciens et s’adresse au contrebassiste.
Brouhaha joyeux autour de la table.

Yat (au matelot Mitia)
Quelle femme remarquable ! J’en suis amoureux ! Par-dessus les oreilles !

Tout le monde s’asseoit sur un signe du père de la mariée. Le Serveur verse de la vodka aux musiciens. Le jeune violoniste refuse, ainsi que la violoncelliste. Puis ils s’accordent.
Nastassia revient des conciliabules avec le quatuor. Elle se rend compte de l’inversion des petits cartons avec les noms dessus. Furieuse, elle fusille Alexeï du regard mais se résout à s’asseoir. Le Serveur s’approche rapidement et sert la vodka.

Le matelot Mitia
Messieurs Dames, il y aura ce soir beaucoup de toasts et de discours. Commençons donc tout de suite: Buvons à la santé des jeunes mariés… (criant)… VIVE LES MARIÉS !…

Tous
VIVE LES MARIÉS !…

Les mariés s’embrassent.
Dachenka est ravie.

… HOURRAS !

Le matelot Mitia fait un clin d’oeil à Dachenka. Il s’asseoit.
Nastassia embrasse sa fille sur le front.

SÉQUENCE 10

La musique reprend. Personne n’a encore osé s’attaquer aux hors d’oeuvre. Yat tape dans le dos du matelot Mitia qui n’apprécie pas trop.

Yat (au matelot Mitia)
C’est tout simplement merveilleux !… Permettez-moi d’exprimer mon sentiment, les amis, (au Serveur) et de rendre justice à ce Salon en particulier et à l’établissement en général… C’est délicieux, c’est parfait !…

Yat lui a tendu une liasse de billets. Le Serveur hésite. Des billets tombent à terre. Il se décide à les ramasser, gêné.
Yat se lève. Un verre de ses lunettes est toujours fendu.

… Moi, Nastassia Timoféïevna, j’ai toujours eu de l’estime pour votre famille. Et la preuve, c’est que je vais même jusqu’à me verser à boire…

On trinque mollement. Yat boit la vodka avec dégoût.

… Moi, j’ai toujours souhaité à Dachenka, de tout mon coeur, de trouver un fiancé présentable. De nos jours, Nastassia Timoféïevna, il est difficile d’épouser un homme bien sous tous les rapports… (s’asseyant) Aujourd’hui, chacun a en vue de se marier par intérêt, pour la fortune. Pour la dot, en somme… Moi…

Alexeï, d’instinct, se décale par rapport au bouquet qui lui cache Yat.

Alexeï
Qu’est-ce-que vous voulez insinuer ??

Yat
Mais rien, voyons… rien du tout… je ne parle pas des personnes présentes… je disais ça comme ça… en général ! Tout le monde sait que vous, c’est par amour… La dot est insignifiante !

Nastassia (se dressant)
Comment ça, insignifiante ?! Cause, mon ami, mais fais attention à ce que tu dis… En plus de 3 manteaux fourrés, de la literie, et du mobilier complet, on donne à notre fille 100 roubles argent. Va-t’en chercher ailleurs une pareille dot !

Alexeï a le regard fixé sur Nastassia. Le Confiseur toussote et se racle la gorge. Le matelot Mitia, qui boit beaucoup, a un rire railleur.

Yat (effrayé/ off)
Mais je n’ai rien dit… les meubles sont très bons, c’est sûr… et… et… la dot, évidemment. C’est… parce que… on se vexe, croyant que j’ai fait une allusion au fait que si Alexeï…

Nastassia (coupante)
Et bien n’en faites pas…

Yat est en sueur. Il enlève ses lunettes et s’éponge le front.

… Si on a de l’estime pour vous, c’est à cause de vos parents… On vous invite à la noce… Et vous… Des mots, des mots, des mots !… Et si vous saviez qu’Alexeï Maximovitch se mariait par calcul, pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ??

Alexeï se lève et sa belle-mère s’asseoit.

Alexeï (fort)
Ainsi, vous l’avez cru ?! Je vous remercie beaucoup. (à Nastassia) Merci infiniment.

Nastassia (consolée par sa fille)
Moi qui l’ai élevée, et nourrie, et choyée, ma petite. Je l’ai gardée mieux qu’une émeraude précieuse…

Alexeï
… Quant à vous, Monsieur Yat, bien que vous soyez de mes fréquentations, je ne vous permettrai pas de créer un désordre… Vous n’êtes pas ici chez vous. Je voudrais vous souhaiter d’être aussi honnête que moi…

Yat
Hein ? Comment?

Alexeï
En un mot, veuillez avoir l’obligeance de sortir.

Un murmure de protestation s’élève peu à peu. Yat s’est levé.

Le matelot Mitia (à Alexeï)
Calme-toi! Laisse tomber… Est-ce que ça vaut la peine…

Sergueï
Allons, allons ! Voyons…

Le matelot Mitia (à Yat)
Assieds-toi, ça suffit.

Yat
Mais je n’ai rien… je voulais… je n’y comprends même rien… je peux m’en aller… je veux bien…

Le matelot Mitia (à Alexeï)
Allez, ça suffit … À quoi bon ? Allez…

Yat
Bien sûr, quand tout le monde boit, alors, forcément…

Sergueï (à Alexeï)
Allez, calmez-vous ! Voyons !

Le matelot Mitia
Ça suffit…

Brouhaha général. Yat se rassoit.
La Dame en rouge, indifférente à tout, fredonne.
Dans le quatuor, il n’y a plus que le violoniste, la violoncelliste et le contrebassiste. L’altiste n’est plus là. Il a laissé son instrument sur sa chaise. Il boit de l’alcool à l’écart. Les musiciens jouent donc maintenant en trio.

SÉQUENCE 11

Le matelot Mitia se lève avec son verre de vodka. Il est ivre mais se contrôle.

Le matelot Mitia (très fort)
À la santé de la mère de la mariée, Nastassia Timoféïevna !!!

Tous (se levant)
VIVE LA MÈRE DE LA MARIÉE ! HOURRAS !!

Tout le monde se rassoit. On se sert enfin dans les plats. Il y a là des petits pains fourrés à la viande, des crudités, des crevettes et différentes sauces. Tous grignotent.

Sergueï (ému)
Je vous remercie, mes chers amis… Je vous remercie d’être venus… de ne pas nous dédaigner. Et ne croyez pas que je vous raconte des histoires. Non, je vous parle du fond du coeur, de toute mon âme… Pour les braves gens, nous, on ne regarde à rien. Merci beaucoup.

Nastassia fond en larmes.

Dachenka
Maman, pourquoi pleurez-vous ? Je suis si heureuse !…

Alexeï (grignotant)
Belle-maman est émue à l’idée de la séparation prochaine. Mais je lui conseille plutôt de ne pas oublier notre récente conversation.

Yat
Ne pleurez pas, Nastassia Timoféïevna. Réfléchissez un peu : Que sont les larmes humaines ? Une faiblesse psychophysique, rien de plus !

Sergueï (au Confiseur)
Et des homards, il y en a, en Égypte ?

Le Confiseur
Bien sûr, il y a de tout !

Sergueï
Mais pas de tomates, je parie !

Le Confiseur
Des tomates aussi, de tout !

Le Confiseur essaye d’attraper sous la table la main de la Dame en rouge qui se dérobe.

SÉQUENCE 12

Un jeune homme, hors d’haleine, fait irruption dans la pièce et s’avance avec assurance vers la table. Il est élégamment vêtu.

Andreïévitch (fort)
Attendez mes amis, ne mangez pas ! Attendez, attendez. Minute !

Fin du brouhaha. La musique continue.
La Dame en rouge a le sourire aux lèvres.

(s’esclaffant) Approchez-vous, Nastassia Timoféïevna, j’ai quelque chose à vous dire…

Andreïévitch amène Nastassia à l’écart, près de la desserte du Serveur, juste derrière le contrebassiste. Il se sert dans les assiettes que prépare le Serveur.

Andreïévitch
… Écoutez voir !… Le Vice-amiral arrive ! (confidentiel) J’ai fini par en dénicher un… J’en peux plus !… Un Vice-amiral, tout ce qu’il y a de plus respectable, un homme sérieux… 80, 90 ans.

Il engloutit un blinis.

Nastassia (off)
Mais quand est-ce qu’il arrive ??

Andreïévitch
Tout d’chuite ! Maintenant! Vous m’en cherez reconnaichante toute votre vie…

Le contrebassiste, de dos, et le Serveur, entendent toute la conversation. Andreïévitch regarde le Serveur en coin.

Andreïévitch (confiant)
… Ah, quel Vice-amiral ! Et pas n’importe qui, avec ça ! Un Vice-amiral de la Flotte, un Grand Navigateur. (air important) Son grade, c’est Capitaine de Vaisseau… de Frégate… ça équivaut, au moins, à Général dans l’Infanterie, vous savez !

Nastassia (off)
Tu ne me trompes pas, au moins, mon petit Andreï Andreïévitch ?

Andreïévitch
Enfin, me prenez-vous pour un escroc ? Soyez sans crainte, voyons !

Nastassia (soupirant)
C’est que je ne voudrais pas dépenser de l’argent pour rien, mon petit Andreï Andreïévitch !

Andreïévitch (gêné)
Ne vous en faites donc pas !

Il emmène Nastassia vers la table de noce.
La musique s’arrête sur un geste autoritaire et agacé d’Andreïévitch.

Andreïévitch (tonitruant)
Ah, quel Vice-amiral !… ‘Vous nous avez oubliés, Votre Excellence’, que je lui dis, ‘Ce n’est pas bien, Votre Excellence, d’oublier ses vieux amis. Nastassia Timoféïevna vous en veut beaucoup’… Et lui… ‘Voyons, mon ami, comment veux-tu que j’y aille, je ne connais pas le marié !’… ‘Laissez donc, Votre Excellence, pourquoi tant de salamalecs ? Le marié ‘, je lui dis, ‘c’est la crrêême des hommes… Il a le coeur sur la main ‘… (tapotant l’épaule du Confiseur)… Là-dessus, il m’a tapoté l’épaule. Nous avons fumé un havane. Et maintenant, voilà : Il arrive !

Andreïévitch passe derrière la Dame en rouge. Elle ferme les yeux. Il l’embrasse sur la nuque. Elle rentre le cou en poussant un petit rire de plaisir.

Alexeï (off)
Mais quand est-ce qu’il arrive?

Andreïévitch
Dans une minute. Tout de suite! Il arrive.

Alexeï
Alors, il faut qu’on joue une marche…

Andreïévitch
Ah oui, une marche ! (se retournant vers les musiciens) Eh, la musique ! UNE MARCHE !

Le contrebassiste, tournant le dos à la table de noce, parle et trinque avec l’altiste. Le violoniste et la violoncelliste, sérieux et inquiets, entament une marche.
Les invités ont repris leurs bavardages, excités par l’arrivée imminente du Vice-amiral. Yat parle à l’oreille de la Dame en rouge qui reste impassible. Andreïévitch encadre les mariés de ses bras et les félicite.
Alexeï, agacé, lui retire le bras.

SÉQUENCE 13

Le Serveur s’avance.

Le Serveur
Monsieur Révounov-Karaoulov.

Bruits de chaises. Le matelot Mitia s’est mis au garde-à-vous. Le Confiseur et Yat s’approchent du Vice-Amiral. Celui-ci est habillé en civil. Il a près de 80 ans.
La Dame en rouge ne s’est pas levée et jette un regard furieux sur cette effervescence.

Nastassia (ravie)
Soyez le bienvenu, Votre Excellence. Nous sommes enchantés.

Le Vice-amiral
Oui, oui. Très heureux…

Sergueï
Nous sommes de petites gens, Votre Excellence, des gens simples, mais on est sans malice ! Chez nous, on accueille les gens de qualité, et on ne regarde à rien pour eux. Soyez le bienvenu, Votre Excellence.

Le Vice-amiral (gêné)
Oui, oui. Très heureux…

Andreïévitch pose familièrement sa main dans le dos du Vice-amiral.

Andreïévitch
Permettez-moi de faire les présentations, Votre Excellence… Voici Alexeï Maximovitch Aplombov, le jeune marié…

Le Vice-amiral lui sert la main.

… Avec la future, enfin, la déjà mariée, la jeune épouse…

Le Vice-amiral sourit vaguement, mais semble mal à l’aise.

… Ivan Mikhaïlovitch Yat, de la célèbre famille Yat.

Yat (empressé)
Enchanté, Votre Excellence, enchanté.

Andreïévitch (off)
… Kharlampi Spiridonitch Dymba, spécialisé dans l’art de la pâtisserie, étranger d’origine turque…

Le Confiseur
D’origine égyptienne, égyptienne…

Andreïévitch (au Vice-amiral)
Et ainsi de suite…

On emmène bruyamment le Vice-amiral à la table. Un peu perdu, il s’asseoit sur la chaise du Confiseur et salue la Dame en rouge. Nastassia le soulève avec précaution et lui indique l’autre bout de la table.

Le Vice-amiral
Oui, oui. Très heureux…

Il arrive enfin à sa place. Tout le monde s’asseoit. Puis le Vice-amiral se lève. Tout le monde se lève (sauf la Dame en rouge).

Le Vice-amiral
… Excusez-moi, Mesdames et Messieurs, j’aurais deux mots à dire à ‘Antripovitch’…

Il entraîne Andreïévitch à l’écart, vers les musiciens. Il y a le violoniste, l’altiste un peu saoul, et la violoncelliste. La musique joue en trio.
Le contrebassiste est occupé à boire un petit coup près du Serveur.

Le Vice-amiral (off)
… Écoute, mon petit, je suis un peu gêné. Pourquoi m’appelle-t-on Excellence ?… Je ne suis ni Ministre, ni Amiral. Mais Capitaine de Corvette, ce qui ne vaut même pas Colonel.

Andreïévitch tire le Vice-amiral loin des oreilles indiscrètes.
Nastassia ne les quitte pas des yeux.

Andreïévitch (chuchotant)
Je le sais bien, mais soyez gentil, Fédor Yakovlévitch, permettez qu’on vous appelle Votre Excellence. Nous sommes dans une famille patriarcale, comprenez-vous… Ils estiment les autorités et vénèrent les grades.

Le Vice-amiral (à Andreï)
Ah ! Si c’est ça, alors… Ce n’est pas désagréable, évidemment… (à lui-même) Pourquoi pas !?

Le Vice-amiral s’approche de sa place en bout de table, escorté par Andreïévitch, tout sourire.

Nastassia
Prenez place, Votre Excellence. Ayez cette bonté de vous donner la peine…

SÉQUENCE 14

Il s’asseoit à la droite de Nastassia. Elle lui approche un plat de blinis. Le Serveur lui verse de la vodka.

Nastassia
… Mangez, Votre Excellence. Il faut nous excuser. Vous êtes sans doute habitué à des mets délicats, et chez nous, c’est tout simple…

Le Vice-amiral (off)
Comment dites-vous ?

Nastassia (plus fort)
C’est tout simple.

Le Vice-amiral
Oui, oui, bien sûr…

Il boit un petit coup.

… Mais oui ! Jadis, les gens vivaient simplement et ne s’en plaignaient pas. Moi-même, malgré mon grade, j’aime la simplicité… Ce matin, ‘Antripovitch’ vient m’inviter ici, à la noce. ‘Comment veux-tu que j’y aille ? Je ne les connais pas, c’est gênant !’… Et lui… ‘Mais c’est une famille simple, patriarcale. Ils reçoivent n’importe qui avec beaucoup de plaisir’…

Nastassia, mécontente, observe Andreïévitch qui mange tranquillement son caviar.

… Bien sûr, s’il en est ainsi, pourquoi pas ? Je m’ennuie tout seul à la maison. ‘Et si ma présence à une noce peut faire plaisir à quelqu’un’, lui dis-je, ‘je ne demande pas mieux !’

Sergueï (ému)
Donc, ça vient du coeur, Votre Excellence. Voilà ce qui me touche. Je suis moi-même un homme simple, sans malice, et j’estime ceux qui sont comme moi…

Le Vice-amiral sirote son verre de vodka.

… Mangez ! Mangez, Votre Excellence.

Les plats sont à côté du Vice-amiral qui ne s’est toujours pas servi.

Le Vice-amiral
Oui, oui… Mais… C’est qu’il faudrait boire à la santé de la jeune mariée, vous ne croyez pas ?!

Tous (fort)
VIVE LA JEUNE MARIÉE ! HOURRAS !…

Dachenka rougit de plaisir. Alexeï se penche vers elle et l’embrasse.

Le Vice-amiral (off)
Hé, hé ! À la vôtre…

Les musiciens continuent à jouer. Ils ne sont plus que deux :
le violoniste et la violoncelliste.

SÉQUENCE 15

Le Vice-amiral (off)
… Tiens, vous êtes matelot, vous !!

Le matelot Mitia se lève, au garde-à-vous.

Le matelot Mitia
Pour vous servir, mon Commandant.

Le Vice-amiral (off)
Repos, repos… Difficile, le métier de marin… Il y a là matière à réflexion… Un vrai casse-tête…

Le matelot Mitia s’asseoit sur un geste vague du Vice-amiral.

… Chaque mot, même le plus ordinaire, prend un sens particulier dans la Marine. (brusque) ‘Gabiers ! Aux galhaubans de clinfoc et de trinquette !’ Qu’est-ce que cela veut dire? Le matelot, ne vous en faites pas, lui, il comprend ! Hé, hé ! C’est subtil, comme les mathématiques.

Nastassia, avenante, sourit au Vice-amiral.

Andreïévitch
À la santé de Son Excellence, Fédor Yakovlévitch Révounov-Karaoulov !

Tous
HOURRAS !…

Andreïévitch fait circuler les plats à la satisfaction générale.

Le Vice-amiral (au matelot)
Tenez, en naviguant par vent d’arrière… ‘Gabiers ! Aux gambes de brigantine et de cacatois !’. Et pendant qu’on baisse les espars, en bas, on embraque les gambes de brigantine et de cacatois, et on borde les drisses…

Le Serveur s’est approché avec des assiettes de saumon.

Le Serveur
Mesdames et Messieurs…

Le Vice-amiral (coupant le Serveur)
Oui, des commandements, il y en a de toutes sortes, oui… ‘Embraquez les gambes de brigantine et de cacatois ! Larguez les drisses ! (à la ronde) C’est beau, einh, mais qu’est-ce que cela signifie ? Quel en est le sens ? C’est très simple, on ‘raidit’, si vous voulez, les gambes de brigantine et de cacatois… Et en même temps, on ‘laisse aller’ les drisses, et selon les besoins, on choque les vergues, et quand, comme je vous l’ai expliqué, les écoutes sont raidies, on embraque les gambes de brigantine et de cacatois… Et les espars prennent le vent !

Il boit un petit coup.
Nastassia jette un regard chargé à Andreïévitch.

Andreïévitch (à l’oreille du Vice-amiral)
Fédor Yakovlévitch, la maîtresse de maison vous prie de parler d’autre chose. Les invités n’y comprennent rien, ils s’ennuient.

Le Vice-amiral (surpris)
Comment ? Qui s’ennuie ?…

Il jette un rapide coup d’oeil à la ronde. Il s’arrête sur le matelot Mitia.

… Dès que tout le monde est sur le pont, on commande aussitôt : ‘À vos postes, bâbord haubans par vent d’arrière.’ Ah, ah ! C’est ça la vie ! Tout en commandant, on surveille les hommes qui courent plus vite que l’éclair. Parfois, on ne peut s’empêcher de crier : (criant) ‘Bravo les gars !’…

Andreïévitch (fort, riant)
Fédor Yakovlévitch, assez! Mangez plutôt !

Le Vice-amiral boit à nouveau un petit coup. Le Confiseur se lève en tendant son verre. Il titube.

Le Confiseur (fort)
Au jour d’aujourd’hui, nous sommes zici, pour ainsi dire, rassemblés en tas pour fêter ce cher Alexeï et sa…

Le Vice-amiral (lui coupant la parole)
Oui. Et tout cela, il faut l’avoir dans la tête!… ‘Larguez la bosse de trinquette ! Faites marguerite sur la ride des gambes !’

Le Confiseur s’asseoit, dépité.

Sergueï (contrarié)
Mais pourquoi l’interrompt-il ? Si ça continue, on ne pourra plus prononcer de vrai discours !

Le Vice-amiral (à Sergueï)
Merci ! De la vodka, dites-vous… Merci, j’en ai déjà dans mon verre… Oui, je revis le passé. (à Alexeï) C’est bien agréable, jeune homme…

Nastassia
Nous, on est des gens sans prétention, Votre Excellence, on ne comprend rien à tout cela. Parlez-nous plutôt d’autre chose…

Andreïévitch
Il est un peu dur d’oreille.

Le Vice-amiral (à Nastassia)
… On navigue en pleine mer, on ne connaît pas de soucis… (au matelot) Rappelez-vous cet enthousiasme. Dès que le commandement ‘Virez vent devant’ a retenti… Une décharge électrique traverse tous les hommes… Du Capitaine au simple matelot, chacun a tressailli… Tous sont prêts, tous les regards sont braqués sur le Capitaine…

La Dame en rouge (exaspérée)
C’est ennuyeux! C’est ennuyeux !

Le Vice-amiral
…’Bras de brigantine à bâbord ! Bras de trinquette à tribord !’ Exécution. ‘Ecoutes de clinfoc, écoutes de cacatois à bâbord !’. Le vaisseau suit la direction du vent…

Les parents de la mariée se regardent, soucieux.
Murmures de désapprobation.

Le Vice-amiral (se levant avec fracas)
… ‘Brasseyez, grouillez-vous !’ Le Capitaine ne quitte pas des yeux le cacatois… Et lorsque cette voile se met à faseyer, le Capitaine, tel un coup de boutoir: ‘Larguez la trinquette ! Larguez la brigantine !’…

Le brouhaha augmente. Le marié sourit des mots du Vice-amiral.

…. Alors, tout se met en mouvement, tout vole, tout craque. La manoeuvre est exécutée sans la moindre erreur. (triomphant) Le virement de bord a réussi.

Le contrebassiste et l’altiste entraînent le violoniste pour boire. Seule, la violoncelliste joue encore.

SÉQUENCE 16

Nastassia (éclatant)
Un Vice-amiral qui fait du scandale !
Vous devriez avoir honte, à votre âge !

Le Vice-amiral (off)
Non, non ! Pas encore, je vous remercie.

Nastassia (criant)
Je vous dis qu’il faudrait que vous ayez honte, à votre âge…

Sergueï se lève pour apaiser son épouse. Le Vice-amiral s’asseoit lentement. La musique s’est arrêtée. Silence.

… Un Vice-amiral qui fait du scandale.

Andreïévitch (off)
Voyons mes amis… Calmez-vous, cela n’a pas de sens.

Le Vice-amiral
Mais voyons, je ne suis pas Vice-amiral ! Je suis Capitaine de Corvette… Ce qui correspond, d’après le tableau des grades militaires, à Chef de bataillon.

Nastassia (consternée)
Si vous n’êtes pas Vice-amiral, pourquoi avez-vous pris de l’argent? On ne vous a pas payé pour que vous fassiez du scandale !

Le Vice-amiral (perplexe)
Quel argent ?

Nastassia (sous le choc)
Comme si vous ne le saviez pas ! Vous avez bien reçu, je pense, un billet de vingt-cinq roubles de la part d’Andreï Andreïévitch !…

Le visage d’Alexeï, le marié, se décompose lentement. Yat s’enfonce dans sa chaise, incrédule. La violoncelliste, seule musicienne du quatuor initial, est pétrifiée, l’archet à la main.

(à Andreïévitch)… Et toi, mon petit Andreï Andreïévitch, ce n’est pas très gentil de ta part. On ne t’a pas demandé de louer un individu comme celui-là!

Le marié fusille sa belle-mère du regard.

Andreïévitch (off)
Voyons, laissez tomber… C’est sans importance !

Le Vice-amiral (décontenancé)
Louer un individu… Payer… Qu’est-ce que cela veut dire ?

Sergueï
Permettez quand même, Monsieur, vous avez bien reçu vingt-cinq roubles de la part d’Andreï Andreïévitch ?

Le Vice-amiral (violent)
Mais quels vingt-cinq roubles ?…

Il se lève, furieux.

… C’est donc cela ! Maintenant, je comprends tout. Quelle ignominie ! Quelle bassesse !…

Sergueï (off)
Vous avez pourtant reçu de l’argent 7

Le Vice-amiral (fort)
Rien du tout. Laissez-moi ! Quelle ignominie ! Quelle bassesse ! Insulter ainsi un homme de mon âge, un marin, un officier chevronné. (à Andreïévitch) Encore s’il s’agissait de gens convenables, je pourrais en provoquer un en duel, mais pas question… Garçon !…

Le Serveur arrive.

(perdu)… Où est la porte ? De quel côté la sortie ?…

Le Vice-amiral pousse sa chaise. À table, personne ne bouge.

Le Vice-amiral
… Garçon! Garçon, conduis-moi.

Il s’éloigne, soutenu par le Serveur.

… Quelle ignominie ! Quelle bassesse !

La Dame en rouge ouvre son éventail d’un geste sec. Elle se lève et s’en va, escortée par Yat, et le Confiseur un peu saoul.

SÉQUENCE 17

Alexeï pousse sa chaise avec fracas et s’éloigne de la table, furieux. Andreïévitch grignote un peu de la tranche de saumon qui reste dans l’assiette du Vice-Amiral.

Nastassia (accablée)
Mon petit Andreï Andreïévitch… Mais les vingt-cinq roubles… Où sont-ils passés?

Andreïévitch (riant, la bouche pleine)
Voyons ! Pourquoi parler de ches baga telles ? Quelle importanche !…

Le matelot Mitia se lève et s’en va, très énervé.

… Autour de nous, tout le monde se réjouit.
Il n’y a que vous pour parler de je ne sais quelles bêtises !!…

À table, il reste Dachenka et Nastassia. Sergueï est derrière elles.
Andreïévitch se lève d’un coup.

Andreïévitch (criant)
… À LA SANTÉ DES JEUNES MARIÉS ! Et en avant la musique !…

Il se tourne vers la violoncelliste qui ne joue plus depuis le scandale du Vice-amiral.

(à la musicienne)… Allez ! Une marche, une danse !
À LA SANTÉ DES JEUNES MARIÉS !

Il boit. La violoncelliste entame très maladroitement un petit air joyeux.
Noir.

Musique de fanfare endiablée sur le générique de fin.

FIN

Début 1996
Premier travail sur le texte de Tchékhov avec les comédiens.

1996-1997
Travail avec les comédiens en vue du tournage (répétitions au théâtre Le Ranelagh et à Confluences). On se voit une à deux fois par mois. Avec Alain Berlaud, le compositeur, on développe le projet musical qui doit guider le tournage. Les musiciens joueront en direct. Le minutage de chaque séquence est anticipé.

(EXTRAITS DU JOURNAL tenu pendant la préparation du tournage ????????????????????)

Six août 1997
Évidemment, je n’ai toujours pas de réponses des producteurs. Ça s’entasse sur leurs bureaux. Ça s’accumule. Ça s’ajoute à d’autres projets. Bleus de Chine (BDC) est en sélection aux festivals de Clermont-Ferrand et de Pantin. C’est soit tant mieux pour toi, soit t’as pris la place d’un autre. Forcément. Mais la production s’en balance comme de l’an 40. Je leur ai porté aujourd’hui 4 cassettes VHS à envoyer à quatre festivals français. La secrétaire tique : « Est-ce que c’était convenu dans le contrat ? est-ce que, est-ce que ? et puis quatre, ça fait beaucoup. ». Pff. Ça l’emmerde. Par principe, bien sûr. Et avec ça, il faut que je me batte pour La Noce. Je paye de ma poche. Je fais mon possible pour attirer des techniciens vers le projet. J’allèche et je lâche un peu ici et là. Je fais avec. Je cours peut-être à la catastrophe. Tout le tournage ne risque d’être qu’un colmatage de brêches permanentes, qu’un recollage express de choses qui craquent de partout. Il va s’agir de ne pas se laisser déborder, ni de se noyer. Va falloir accuser le coup, amortir les chocs, serrer les fesses, sourire à droite et à gauche, gérer des problèmes personnels à tire-larigot. Personne n’est payé donc tout le monde a le droit de se plaindre et a le droit à des égards. Et les comédiens ?? Est-ce qu’ils vont bien assurer leurs rôles après un an et demi de travail ? Quelques-uns sont prêts. Quelques-uns ne s’arrêteront pas à La Noce. J’ai envie de retravailler avec certains. J’ai rarement les gens que je veux, mais toujours les gens que je peux. Disponibles gracieusement, libres et désoeuvrés. Plus ou moins à motiver. À manipuler, à flatter, à cajoler, à détendre, à rassurer. Et tout ça, pour quoi ?? Pourquoi La Noce ?? Parce que. Direction d’acteurs. Défi personnel… Je jubile de cette collaboration avec Alain le compositeur. Ça, ce sera formidable. Son travail mérite le Dolby stéréo. Bon. Pourquoi La Noce ? Sans production, sans sou, des techniciens s’y intéressent tout de même, peut-être que ça marchera. Arriverai-je jamais à être payé pour faire du cinéma ?? j’aimerais tant avoir un collaborateur ou une collaboratrice à qui faire totalement confiance en production. Ce sera l’aube d’une nouvelle vie pour moi. Une vie où j’aurai le droit de faire des films, on m’en reconnaîtra le droit.
22h40. Je ressens une plénitude fragile. Si fragile qu’elle menace même de se casser, entre la préface du livre ACTION de Nicholas Ray que mon esprit dévore, et le cahier à ouvrir et le stylo à positionner. Elle s’estompe déjà. Je sais qu’elle était nourrie par cette lecture et par ce sentiment terriblement fugitif d’être à la bonne place, au bon moment. J’ai eu au téléphone des gens du son pour leur proposer d’être perchman. Deux d’entre eux étaient sur Bleus de Chine. Tout d’un coup n’a plus existé de temps entre la dernière fois et maintenant. Allez, on laisse la pointe du Bic au repos. Vite, vite, la lecture de Nick Ray.

Huit août 1997
Je viens, en tant que producteur et financier, de perdre une bataille avec l’ingénieur du son. J’ai fini par lui lâcher 4.000 FF. J’aurais préféré 3.000 FF, mais je gagnerai ces 1.000 FF ailleurs. D’autre part, j’ai vu ce matin la costumière et l’on en est venu à parler de ce qui me motivait le plus profondément dans ce projet : ces personnages que je connaissais si bien. Cette mère complexe et inexplicable, destructrice sans le vouloir qu’est Nastassia (qui a des points communs avec la mienne). Cet homme insipide et commun qu’est Sergueï (qui a des points communs avec mon père). Ce jeune marié intraitable et poseur. Tous ces personnages où je me retrouve aussi bien sûr. Nastassia et Sergueï parce que je viens de là, Alexeï, boîteux et qui se cache derrière son verbe (moi), Mitia qui vit mal ce mariage et se renferme dans sa coquille (moi), Yat qui achète des amours trompeuses et se ridiculise (moi), ce Vice-Amiral qui se gausse de ses expériences avec des mots abscons (moi), ce confiseur qui regarde tout cela en tripotant la Dame en Rouge (moi) et le contrebassiste saoul (moi), le violoniste qui, homme de principe, tient le coup un moment mais finira par suivre l’altiste joyeux drille. La violoncelliste qui tient coûte que coûte. Bref. Moi, moi, moi…

Fin août 1997
Tournage au théâtre de Gennevilliers, en auto-production. Il s’intitule alors UNE NOCE EN FANFARE, et doit durer 26 minutes. On est jusqu’à quarante-quatre personnes sur le plateau ! J’en suis le réalisateur… Et à nouveau le producteur.
Lionel mon frère nous donne un coup de main en secondant Renaud Henry, le super régisseur. Claire ma sœur m’avait suivi depuis le début des réunions avec les acteurs, pour leur proposer une préparation physique avant chaque session de travail avec moi. Merci, merci à tous les deux.

Ah oui, un souvenir du tournage ! On a dû repeindre, une nuit, toute la surface du sol en noir, parce que la peinture originelle n’était pas unie et que je voulais tout uniformément noir.

1998

Juillet
Premier montage, à l’INA. Il dure 22 minutes.

Septembre
Refus de l’aide du THECIF (Région île de France).

Novembre
Refus de la co-production avec l’INA.

1999

Avril
Deuxième montage à Movimento (on décide de couper toute la première partie). Le film fait maintenant 13 minutes. Dans la foulée, on fait le montage son.

Nuit du 4 au 5 août
Mixage. Mixer la nuit, ça coûte beaucoup, beaucoup moins cher…

Octobre-novembre
Trucage du premier plan.

Décembre
Générique et montage négatif.

2000

Janvier
J’apporte 15.000 FF (soit 2.300 euros), en liquide, au laboratoire Cinédia pour emporter les deux copies définitives du film, en 35 mm.

Interview de Pierre Filmon réalisateur et projectionniste au Grand Action (Paris)

Béatrice Prince

Charles-Camille Ratazzi

en discussion avec Laurent Devanne, premier assistant réalisateur

David Courant

Hervé Verdier